Pont Champlain : un projet aussi complexe que le Viaduc de Millau ?

construction pont
(Last Updated On: 7 octobre 2014)

Michel Virlogeux est l’un des célèbres ingénieurs qui a conçu le Viaduc de Millau. Selon lui, il y non pas un seul pont Champlain à créer en France, mais quatre. Il affirme également qu’il est tout à fait faisable de construire un pont au design épuré et qui résistera pendant plus de cent ans, sans que cela n’implique pour les contribuables le paiement d’impôts extrêmement élevés. Zoom sur les réponses de Michel Virlogeux sur les problématiques d’un projet d’une telle envergure…

Conception de ponts : quel est le plus important défi ?

Non seulement il y a le côté technique, mais on doit aussi tenir compte des diverses opinions et des pressions des acteurs. Tout le monde émet son avis, que ce soit l’administration ou le concessionnaire. De son côté, le constructeur doit faire le maximum d’économie dans la réalisation du projet. Les investisseurs, eux aussi, ont leur mot à dire. Dans le cas du Viaduc de Millau, tous les Français ont donné leurs avis, ce qui fait une soixantaine de millions d’opinions différentes. Ainsi, le côté relationnel a rendu le projet extrêmement complexe pour son concepteur général.

Comment s’en sortir dans la gestion d’opinions divergentes ?

Ce que les gens veulent, c’est un pont design et résistant, qui peut durer longtemps, dont la réalisation est rapide et économique à la fois. Cependant, rassembler ces 5 critères en même temps est irréaliste, ce qui implique la prise de certaines décisions qu’il faudra ensuite assumer. Pour le cas de Millau, il a fallu ajouter des barrières de sécurité à cause du vent très fort. Pourtant, certains s’y opposaient, sous prétexte que cela entraînerait des surcoûts. En tant que concepteur, celui-ci doit croiser toutes les visions et trouver une solution de compromis entre l’élégance, le prix et la sécurité. Il y a de nombreuses personnes qui ont de très bonnes idées, mais il faut considérer les impacts et le côté économique.

 

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Que faut-il pour avoir un pont qui peut durer jusqu’à 50 ans, comme le pont Champlain ?

Si la construction est de bonne qualité, un pont devrait durer une centaine d’années. Toutefois, cela dépendra ensuite des conditions d’entretien. A New York, après seulement 38 ans d’existence, une autoroute en surélévation s’est écroulée en 1973, tout simplement parce qu’il n’y avait pas d’argent prévu pour la reprise de la peinture de l’ouvrage, ce qui a entraîné son effondrement à cause de la corrosion.

Une structure métallique doit être repeinte tous les 15 ans. Pour un ouvrage en béton, l’entretien consiste au nettoyage et au colmatage de chaque fissure, aussi infime soit-elle. Il faut également en faire l’inspection minutieuse. En France, la périodicité de l’inspection de routine est de un an, tandis que celle des inspections plus poussées est de 3 ans et 6 ans.

Pourquoi dire qu’un pont devrait durer 100 ans, au lieu de plus ?

Certes, certains ponts de l’ère romaine ne se sont pas encore effondrés, mais ce n’est pas le cas de tous les ouvrages romains. En 1978, les crues de la Loire ont fait écrouler un pont romain à Tours. Heureusement pour celui du Gard, on s’est rendu compte à temps que les fondations n’étaient pas assez résistantes et on est rapidement intervenu pour les renforcer. En d’autres termes, le pont du Gard n’existerait plus aujourd’hui si celui de Tours ne s’était pas écroulé à l’époque. Théoriquement, avec les technologies de notre temps, il est possible de faire en sorte qu’un pont dure plus de 1000 ans, mais cela ne présenterait aucun intérêt car on n’est jamais certain de l’avenir. D’ici une dizaine de siècles, il est possible que le trafic le rende inadapté, d’autant plus qu’on ne peut prévoir les contextes socio-économiques d’ici là. Donc, 100 ans est une durée raisonnable dans la mesure où l’on peut se projeter.

Qu’entend-on par un pont « réussi » ?

On peut dire qu’un pont est « réussi » lorsqu’il convient par rapport à son emplacement et quand sa structure est élégante mais légère. Les gens voient immédiatement lorsqu’un pont est beau. En 2004, la presse du monde entier est venue assister à l’inauguration du Viaduc de Millau et on dénombrait plus de 10000 visiteurs les toutes premières années suivant sa construction. C’est à cela qu’on peut voir qu’un pont est réussi.

Quels sont les problèmes des ponts du Québec ?

En hiver, le béton et le métal subissent la corrosion à cause du sel de déglaçage. Le chlore pénètre par les parties poreuses du béton. Ainsi, au Québec, il faudra à l’avenir utiliser du béton à haute performance, avec le moins de vide possible.

Pont Champlain : une défaillance de la qualité du béton ?

Le béton à haute performance n’a vu le jour qu’il y a 30 ans. À l’époque de la construction du pont Champlain, il n’existait pas encore. De plus, à l’époque, il n’y avait pas autant de trafic qu’aujourd’hui.

Collaboration entre architecte et ingénieur : qui décide ?

L’ingénieur est responsable de la structure qu’il conçoit. Un architecte et un ingénieur doivent être complices. Michel Virlogeux est ingénieur, mais ne néglige aucunement le côté esthétique.

Pour Millau, l’architecte Norman Foster a beaucoup travaillé, en associant à la structure des formes épurées.

A quoi ressemblerait un pont Champlain conçu par Michel Virlogeux ?

Il y aura quatre zones à composer, à savoir le bras d’accès, l’île des Soeurs, Saint-Laurent et la Voie maritime. Pour le bras d’accès, des solutions sont possibles pour amoindrir les accès sinusoïdaux vers le pont. Pour le fleuve Saint-Laurent, le pont est long et on ne peut échapper à la réalisation de plusieurs tabliers et ponts. La configuration de l’île des soeurs permettrait de faire quelque chose de très design et ce serait encore mieux pour la Voie maritime.

Pourquoi un pont avec haubans ?

Sauf pour le pont de Québec, seuls les ponts à câbles sont adaptés pour de très longues portées, excédant 300 mètres. Cela est dû au fait que l’acier travaille mieux en traction. Pour une structure exempte de câbles, c’est plutôt une sollicitation en flexion.

Comment bien gérer le budget dans la réalisation d’un pont ?

Un appel d’offres est basé sur le modèle « conception-construction ». Dans ce cas de figure, c’est l’offre la moins-disante qui est retenue et l’entreprise adjudicataire est tenue de réaliser l’ouvrage dans le budget alloué. Elle reste responsable des éventuels surcoûts, ce qui arrange beaucoup les autorités publiques.

Vers un concours pour le design d’un pont ?

On n’a pas forcément à y recourir, car il arrive que des projets très design soient irréalistes et coûtent trop cher. Le mieux, ce serait de procéder par présélection, comme on le fait actuellement en France et aux USA. Dans le cas du Viaduc de Millau, 5 groupes composés d’architectes et d’ingénieurs ont travaillé conjointement et ont chacun soumis leur proposition. L’Etat a choisi celle qui lui paraissait la meilleure, ce qui serait une méthode de travail idéale pour le pont Champlain.

Construction du pont Champlain en PPP : est-ce bénéfique ou non ?

Michel Virlogeux indique qu’il n’y a aucun souci, tant que l’architecture est imposée. Le côté design doit être figé avant que les constructeurs ne soient consultés, comme c’était le cas pour le Viaduc de Millau.

Combien coûte un beau pont ?

En France, on estime qu’un pont design peut coûter 1.2 fois plus cher que le prix « utilitaire ». On ne peut à la fois dépenser le moins possible et avoir un pont élégant.

 

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